Passé: C'est sous les yeux émerveillés de ses deux frères que notre belle demoiselle naquit, un certain huit mars. Les journées s'élargissaient et le temps s'adoucissait, annonçant l'arrivée proche du printemps. L'humeur joviale habituelle des Siannodel s'amplifia donc naturellement lorsque la première petite fille de la famille pointa le bout de son nez. Tout le monde prit part au banquet pour fêter l'évènement comme il se doit. C'était en fin d'après-midi, et le soleil se couchait lentement, laissant dans le ciel de longues nuées aux couleurs rosâtres et orangées. Une légère brise vint frôler les douces joues du nouveau-né quand il ouvrit les yeux pour la première fois...
Il? En fait, non, le nouvel arrivé était en réalité une fille. Lia, c'était le nom qu'avait choisi sa mère. Son père quant à lui, s'était contenté de prendre un air satisfait et ne jugea pas utile d'apporter son avis dans le choix du prénom, ayant préféré un troisième fils. Et bien que la jeune enfant se montrait on ne peut plus attendrissante, lorsque dans son sommeil, son visage s'illuminait d'un sourire innocent, Annael ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine déception.
Un long drap d'un blanc d'une pureté éclatante enveloppait le petit être aux yeux châtains à peine entrouvert. D'un regard admiratif, Leandre s'approcha de sa petite-fille, la détaillant scrupuleusement. C'est alors qu'il se souvint de la naissance de sa propre fille et remarqua une ressemblance flagrante entre elles. Quelques regrets purent se lire sur son visage lorsqu'il se souvint qu'il n'avait pu être présent lors de l'arrivée de sa seule fille, Elerinna, et que malgré son affection énorme pour elle, il ne l'avait pas vu grandir, absorbé par son métier. Il se dit à cet instant qu'il ne lui restait plus qu'une opportunité pour profiter de ces moments uniques qui font qu'un enfant devient un jour adulte, même si le temps perdu avec sa propre fille était irrattrapable. Sorti de ses pensées nostalgiques, il se décida enfin à prendre Lia dans ses bras avec précaution, de peur de la réveiller, et caressa délicatement sa tête duveteuse...
C'est dans ces mêmes bras que notre bambin fit ses premiers pas, sous le regard ébahi de son grand-père. Ce dernier prenait du temps à lui consacrer chaque fois qu'il avait terminé son travail de la journée. Il jouait avec elle durant des heures et lui contait chaque jour de lointains exploits guerriers accomplis par ses aïeux. Elerinna, qui était loin d'être rancunière, se réjouissait de voir sa fille si proche de lui, et en profiter pour le dorloter à son tour, profitant de sa présence qui lui avait tant manqué auparavant.
L'ambiance familiale était toujours détendue, et l'enfance de la petite dernière se déroula dans la plus grande sérénité. Très tôt, on lui expliqua le métier de ses ancêtres, et lui apprit à manier le bâton, pour démarrer lentement l'apprentissage des arts du combat. Elle fut immédiatement fascinée par ce qu'on lui enseignait, et était toujours plongée dans une extrême concentration dans les tâches qu'on lui confiait, aussi bien importantes qu'anodines. Elle aimait faire les choses avec sérieux et se montrait parfois très perfectionniste. Travailler ne la gênait guère et ses parents ne s'en plaignirent pas.
Le jour de son quinzième anniversaire, alors que le soleil se levait à peine, Lia descendit de son lit pour rejoindre le salon, trop excitée pour rester patiemment dans sa chambre. Elle aperçut son grand-père sans grande surprise, sommeillant dans un des fauteuils. Un coffret métallique était posé sur ses genoux, dont le couvercle était gravé du nom de
Lia lui-même décoré subtilement de quelques enluminures. Son cœur fit un bond lorsqu'elle l'aperçut et un sentiment d'exaltation s'empara d'elle. Leandre savait comment faire plaisir à sa petite fille, et la surprenait agréablement quand chaque année, à son réveil, elle découvrait le nouvel objet qu'il avait taillé de ses mains.
S'approchant du fauteuil en soignant de ne faire aucun bruit, elle observait avec avidité la boîte argentée, hésitant à la retirer des jambes de son concepteur. A peine eût-elle le temps de se poser la question que celui-ci ouvrit les yeux, lui lançant un regard malicieux. Elle sentit ses joues devenir écarlates et, après un silence lourd et déstabilisant, le grand-père l'embrassa sur le front, amusé par l'air confus que la jeune fille avait pris, et lui souhaita un bon anniversaire. Soulagée, celle-ci retrouva son sourire radieux, ainsi que son impatience à l'idée de recevoir le fameux présent. S'étant douté de son excitation, il lui tendit sa création, qu'elle détailla longuement avant d'ouvrir. Une fois le couvercle retiré, un collier devint perceptible. Il reliait des fragments de métal qui faisaient penser à la forme de griffes. Quand elle l'eut pris entre ses doigts, elle fut surprise de trouver le bijou aussi lourd. Leandre lui expliqua alors qu'il souhaitait qu'elle le porte à partir du jour où elle se sentirait prête à devenir adulte, et lui montra tous les détails de l'ouvrage dans lequel était enfermé son cadeau.
Ce jour là fut le plus bel anniversaire qu'elle ait passé.
Une journée grise et pluvieuse du mois de novembre fut celle de l'enterrement de son grand-père tant adoré. Il se trouvait de plus en plus mal-en-point, son cœur commençait à vieillir depuis déjà un an. Le vieillard était conscient qu'il allait bientôt quitter le monde des Olarils, mais n'avait pas voulu en inquiéter sa famille, souhaitant en profiter le plus possible. Certes, Lia l'avait vu fatigué, fréquemment, mais refusait naïvement de croire qu'il eut un réel problème de santé. Elle ne s'attendait donc pas à ce qu'un jour si proche, on vienne lui annoncer cette nouvelle qui fit tout basculer...
Le moment était venu pour elle de lui adresser un dernier au revoir. Cet instant, si douloureux soit-il, fut sans doute le plus pénible de sa vie d'adolescente, et allait avoir par la suite un grand nombre de répercussions. Après la cérémonie habituelle, la famille du défunt se réunit en sa mémoire, tous étaient présents et plongés dans une nostalgie commune. Mais malgré tout, l'atmosphère qu'offrait le foyer des Siannodel s'avérait être détendue. Une seule personne manquait, restée dans le cimetière assombri par la nuit tombante, et demeurait assise seule, face à la dalle de marbre, l'air désemparé. A cet instant, pour la jeune fille, plus rien n'avait de sens. Son avenir lui apparaissait maintenant comme un amas de projets irréalisables, et tout avait l'air de s'écrouler autour d'elle. Tant elle était habituée par la présence de Leandre au quotidien, que le vide causé par son départ soudain lui semblait impossible à combler.
Durant plusieurs semaines qui suivirent ce triste évènement, la jeune Lia préféra rester à l'écart, et n'accepta le soutien de personne. Elle passa ses journées à penser, ressasser ses souvenirs, pleurer ou dormir.
Plus le temps avançait, et plus elle se résignait à accepter ce qu'il s'était produit, enfin résolue à apprendre à vivre sans la personne pour qui elle avait le plus d'admiration..
Les jours passèrent et Lia sortit de son mutisme, au grand soulagement d'Elerinna qui s'inquiétait de l'état psychique de sa fille, qui par ailleurs, maigrissait à vue d'œil. Peu à peu, elle retrouva l'appétit. Ses frères furent tout leur possible pour lui redonner le sourire, tandis que sa mère lui fut d'un grand, toujours aussi compréhensive et attentive à ses besoins. Elle avait pris conscience que la mort d'un proche devait arriver tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, et qu'il ne fallait pas le voir comme une fatalité, simplement l'accepter.
Grâce à son grand-père, elle avait acquis un grand nombre de connaissances diverses, et à dix-sept ans déjà, avait un avenir prometteur devant elle.
A l'âge de vingt-et-un an, elle se sentit prête pour à son tour, devenir adulte. Quatre années s'étaient écoulées, Lia s'était allongée, les traits de son visage s'étaient légèrement tirés et elle n'avait maintenant plus rien d'une adolescente.
Son caractère, au contraire, s'était fragilisé. Bien qu'en apparence, elle donnait l'impression à son entourage d'être psychologiquement forte et dotée d'une persévérance inépuisable, simplement passionnée par le métier qu'elle exerçait depuis peu.
La réalité était pourtant toute autre. Elle aimait se plonger dans son travail de façon à faire abstraction des choses qui la tourmentait, et quand sa concentration n'était plus à sa capacité maximale, elle en profitait pour s'isoler dans un endroit calme, pour se reposer et réfléchir. Et pendant que les autres la trouvait serviable et souriante, Lia se montrait d'une exigence démesurée envers elle-même, cherchant à tout prix à être à la hauteur de ce que Leandre aurait attendu d'elle.
C'est donc le ventre noué qu'elle trouva enfin le courage de retrouver l'objet que son grand-père lui avait conçu. Ce collier, pourtant simple, représentait énormément à ses yeux. Il était pour elle une sorte de symbole qui allait marquer ses premiers pas en tant qu'adulte, ainsi que sa détermination à entrer dans un nouveau mode de vie, et sa volonté d'avancer avec de nouvelles bases. Arrivée dans sa chambre, elle se mit à vider le seul meuble, mis à part le lit, qui occupait l'espace restreint de la pièce. La grande armoire, d'un bois brun foncé, grinça bruyamment lorsque la jeune fille ouvrit ses portes. Des vêtements, des jouets, ou encore des cadeaux vieux de plusieurs années étaient devenus perceptibles, entassés les uns sur les autres. Elle retira quelques babioles avant de mettre la main sur le coffret en métal forgé, reçu six ans auparavant. Elle s'assit sur un tapis, s'adossant au mur qui faisait face à la fenêtre, et prit le temps de se remémorer le jour où de son quinzième anniversaire. Le soleil brillait d'une intensité impressionnante pour une saison hivernale, et la lumière diffusée se propageait sous les combles de la maison, habituellement sombres. Les doutes de Lia se dissipèrent petit à petit pour laisser place à une étrange sensation de sérénité mêlée d'aplomb, que la jeune fille n'avait connu que trop rarement. Au moment même où elle souleva le couvercle, elle eut la vague impression que Leandre était à ses côtés, comme dans son enfance. Sans plus attendre, elle sortit le bijou de son boîtier et le plaça délicatement sur sa poitrine.
Le cap était franchi, elle était prête.
Jusqu'aux vingt-trois ans qu'elle compte aujourd'hui, le quotidien de Lia se résuma à l'apprentissage de l'autonomie, noyée dans un métier qu'elle adorait et étudiant ce qui l'entourait avec assiduité, que ce soit les Olarils ou la nature. Et même si elle débutait dans le métier de forgeron, des progrès étaient visibles, ce qui l'encourageait davantage. Son caractère se renforçait au fil du temps, bien qu'elle fut encore loin d'être totalement maître d'elle-même.
Mais la fille des Siannodel était sur la bonne voie, et cela était l'essentiel..
J'ai dû mettre le passé de Lia à part par manque de place ^^
J'espère que ça suffira
