
La journée commençait en douceur pour la prêtresse, qui s'adonnait dans un silence paisible à ses prières matinales. Une journée comme tant d'autres, solitaire et veuve. Elle s'était levée dans son fouillis de grigris et d'objets de cultes, puis s'était rendue au temple, afin d'entretenir les plantes et les autels. Il n'était pas temps de vexer les dieux, car déjà tant de drames s'étaient produits... Et tout cela à cause de cette Lysandre, celle par qui tout malheur arrivait, selon la prêtresse Edorta. Cependant ses manières douces et distinguées l'avaient préservée du fiel, du moins ouvertement, et si elle avait participé aux différents évennements, elle s'était bien gardée de se positionner trop en avant. Ils avaient déjà une veuve à suivre, et pour le moment, ça suffisait à Alienor.
Cependant, si elle s'était murée dans le mutisme et la discrétion, elle n'en pensait pas moins. Aussi, depuis quelques semaines, elle avait mêlé à ses prières quelques invectives, quelques unes de ses volontés, telles que la perte pure et simple de l'Hirune.
Elle faisait un peu de ménage près du temps de Bakarne, comme chaque jour, lorsque commencèrent les drames. Un autre prêtre se trouvait non loin. Une tout jeune prêtre, qui au fil des jours commençait à regarder la petite rouquine avec insistance. Bien entendu, la différence d'âge était grande, mais il était flatteur pour Alienor de le voir la regarder ainsi, quand bien même elle n'était pas prête à abandonner le deuil. Elle lui souriait donc, tandis que tous deux oeuvraient pour leur temple.
Lorsque survint la première secousse, le temple se contenta de trembler, mais de trembler avec beaucoup de vigueur. Si bien que le jeune prêtre tomba de l'autel sur lequel il était monté pour le nettoyer, tandis qu'Alienor, elle, tomba simplement sur son séant avec un petit cri de surprise. Un grand bruit s'éleva alors, attirant leur attention à tous deux. Ils se relevèrent, inquiets, pour voir un nuage de terre et de poussière s'élever près de la prison. Alienor plaqua ses mains à sa bouche, et le jeune prêtre, lui, passa devant pour mieux voir ce qui se passait. Effarés, ils s'interrogeaient du regard lorsque la seconde secousse, plus violente, agita le temple. Cette fois-ci, il y eut davantage de dégâts, et quelques piliers cédèrent, laissant toute une partie du toît s'échouer à côté. Les deux prêtres appelèrent à l'aide, et c'est ensemble qu'ils se mirent à courir en direction des gravats, dans l'espoir de sauver ce qui pouvait encore l'être. Comme chaque jour, il devait y avoir là bas nombre de leurs compagnons de prêche, et ils devaient leur venir à l'aide. Cependant, ils ne furent pas tout à fait bien inspirés, car bientôt le toit qui restait au-dessus de leur tête s'effondra à son tour. Par chance, ils en réchappèrent, protégés par une haute statue d'Hésione. La Divine Chasseresse leur avait sauvé la mise, et cela arracha, malgrè tout le respect qu'elle devait à la déesse, un rire sarcastique à Alienor. Le jeune prêtre l'entraîna avec lui, et ils parvinrent à remonter à la surface, haletants. C'est donc seuls et de sang ruisselant sur le visage qu'ils émergèrent, s'apercevant avec stupeur que tout était détruit alentour.Ils demeurèrent pantois, un instant, croyant à peine à leur chance, lorsque quelque chose d'énorme vint se glisser en leur direction...Une masse sombre, envahissant l'air, et fondant droit sur eux. Les deux prêtres cherchèrent du regard une issue, mais ils ne la trouvèrent pas. Alors, à défaut de mieux, ils se mirent à courir sur les gravats, fuyant tant bien que mal ce phénomène étrange et terrifiant... Finalement, Alienor remarqua quelque chose, une espèce d'alcôve, dans les gravats, d'un coup d'oeil, elle repéra plus loin une épaisse planche de bois, lourde et solide. Sans prendre un instant pour y réfléchir, elle se précipita dans le dos du prêtre qui crapahutait devant, et le poussa de toutes ses forces. Celui-ci, surpris, tomba dans l'alcôve. Ni une ni deux, avec un regard affolé au nuage qui fondait sur elle, elle rabattit la planche au-dessus et s'y allongea, des larmes commençant à rouler sur ses joues. En-dessous, elle entendait le jeune prêtre l'appeler, et lui demander ce qu'elle faisait. Elle ne lui répondit pas, un mince sourire s'emparant de son visage lorsqu'elle sentit la fumée la recouvrir.
"Tu me remercieras, lorsque tout cela sera fini..." lui chuchota-t-elle.
Puis, sentant les cendres envahir ses poumons, elle fut prise d'une violente quinte de toux, qui ne s'acheva que de longues minutes plus tard, lorsqu'elle exhala son ultime souffle...
Le jeune prêtre ne sortit, bien vivant et sauf, que quelques heures plus tard, et c'est à peine s'il reconnut la rouquine, tant son cadavre était méconnaissable...