~> Suite de l'histoire se trouvant dans En route vers l'avenir...Le premier mardi de chaque mois, un grand marché se tenait sur la place centrale d'Arestim Dominae. Ce matin-là, alors que la lumière du soleil levant ne faisait pas encore briller les hautes cimes enneigées des montagnes, dans le lointain, des centaines de marchands, de clients, et de badauds grouillaient sur la place comme des poissons dans un filet.
Au milieu de cette folie, Asher ne savait plus où donner de la tête. Le vacarme l'assourdissait et des dizaines de senteurs trop différentes les unes des autres saturaient son odorat. La sueur, la fumée, la bouse de vache, l'encens, les fleurs, la viande rôtie, les sucreries, le pain tout juste sorti du four…
Et bien entendu, son estomac grondait de faim…
La majorité des commerçants étaient des Olarils aux cheveux noirs, comme lui. Des hommes et de femmes qui vendaient leurs produits avec une joyeuse agressivité. Sur leurs étals, ils proposaient des fruits et des légumes frais, de la viande, des volailles vivantes, des poissons en saumure, des bougies, des livres, des bijoux, des éléments de sellerie, des meubles, des tableaux, du pain, des horloges, des confiseries, de la pâtisserie, de la laine, des vêtements de travail et tenues fantaisistes…
Ici, tout était à vendre, pour qui en avait l'envie et les moyens.
-Ils sont beaux mes rubans !-Achetez mes teshoes bien mûrs !-Eh mon gars, fais attention où tu mets les pieds, bon sang !Asher se retourna et s'écarte juste à temps pour laisser passer un paysan qui menait vers le marché aux bestiaux un énorme taureau marron. L'anneau passé aux naseaux de l'animal brillait comme un petit soleil, et ses sabots claquaient en cadence sur les pavés.
-Oh, le grand idiot, ne reste pas planté devant moi ! lança soudain la marchande de fruits.
La grosse Arestimienne à l'énorme chignon noir portait une robe verte et un tablier taché de jus de teshoe. Dans une de ses énormes mains reposait une poignée de fruits roses.
-Tu fais fuir ma clientèle, grande andouille !Asher s'était promis de poser la question à tous ceux qui s'adresseraient à lui, aussi se jeta-t-il à l'eau :
-Vous auriez pas besoin d'une solide paire de bras ?La femme fit un clin d'œil aux clients massés autour de sa charrette de marchande des quatre saisons et lança :
-Merci, mon garçon, mais j'ai un mari qui est au moins deux fois plus costaud que toi ! Alors, si tu ne t'intéresses pas à mes fruits, tire tes fichus fesses de là !D'un haussement d'épaules, la mégère fit brinquebaler son opulente poitrine avec un sourire faussement aguicheur. Des rires gras montèrent tout autour d'Asher. Rouge comme une pivoine, il attendit que la harpie lui tourne le dos, subtilisa un teshoe sur sa charrette et se laissa emporter par la foule de badauds.
Quand il eût dévoré le fruit, il lécha du bout de la langue le jus acide sur son menton mangé par une barbe de trois jours. Ce serait son seul petit déjeuner aujourd'hui. Et déjeuner, et dîner, s'il ne trouvait pas de travail. La bourse accrochée à sa ceinture était désespérément plate, asséchée par le voyage jusqu'à Arestim Dominae. Presque tout ce qu'il lui restait était passé dans la note de l'auberge, la veille au soir. En raclant bien, il avait encore de quoi se payer un lit, un bol de soupe et un morceau de pain. Au-delà, il devrait improviser, ce qui ne manquerait sans doute pas de lui valoir pas mal d'ennuis. Pourtant, même si l'angoisse lui nouait les tripes, Asher ne put s'empêcher de sourire.
Il était à Arestim Dominae. Arestim Dominae la "Capitale" comme ils l'appelaient à Portquiet. Si P'pa avait pu le voir… Sans parler de ses frères ! Sûr qu'ils auraient été verts de jalousie. Bien fait pour eux !
Longtemps avant de concevoir le plan qui l'y avait conduit, Asher rêvait déjà d'Arestim Dominae. Toute son enfance, il avait nourri ses fantaisies en écoutant les histoires que le vieux Hemp aimait raconter aux gamins assis autour de lui, le soir, après le retour des bateaux, quand la pêche du jour était nettoyée et vidée, à l'heure où les mouettes se disputaient les entrailles des poissons sur la jetée. Hemp était l’un des seuls hommes de Portquiet qui fût jamais allé à la "Capitale". Confortablement installé sur son banc favori, dans le port, son brûle-gueule au bec, il racontait des histoires qui faisaient battre plus fort le cœur des garçons et les forçaient souvent à écarquiller les yeux de surprise.
-Arestim Dominae est si grande, que Portquiet tiendrait vingt fois entre ses murs – au bas mot. Les maisons et les auberges sont plus hautes que nos plus grands arbres – à l'intérieur des terres – et peintes de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Quant aux tavernes, elles ne sont jamais à court de bière, bien sûr que non !
"Et les odeurs ! De quoi vous mettre à la bouche toute l'eau d'une rivière ! Dans les cuisines, là-bas, les gens font rôtir des cochons, des agneaux et des veaux au-dessus de fosses à feu assez grandes et profondes pour abriter une de nos familles nombreuses !"Les gamins soupiraient d'aise à ces évocations. Imaginant des festins de viande, ils caressaient leurs petits ventres remplis de poissons.
-Mais ce n'est pas tout, ajoutait Hemp, sa voix étouffée résonnant à peine plus fort que l'écume qui bruisse sur les galets une fois la marée retirée.
A Arestim Dominae, on voit le grand Gérax et ses pics déchiquetés auxquels s'adossent la cité.-On voit le Gérax ? s'écriaient les gamins, ébahis bien qu'ils eussent déjà entendu cent fois cette histoire.
-Pour sûr qu'on le voit ! confirmait Hemp.
Le grand Gérax domine tout, sa tête et ses bras tendus vers le ciel, il est le plus proche des Puissants… Il nous protège du grand Chaos de l’Extérieur, mur et rempart dressé contre nos ennemis de l’Ombre…Les enfants frissonnés en cet instant, se représentant les horribles monstres et créatures de l’autre côté du Gérax.
-Seuls les Dieux ont réussit à le franchir jusqu’à présent, et ils nous ont apporté la connaissance nécessaire à notre survie. La pêche nous fut enseignée par Hégoa, et depuis nous ne manquons de rien.Troublé et soudain en proie au mal du pays, Asher s'arracha à ses souvenirs, s'ébroua, regarda autour de lui puis contempla dans le lointain le Gérax qui étincelait sous les rayons matinaux du soleil. Au moins le vieux Hemp n'en avait pas rajouté sur un point : le Gérax était bien là où il le disait, et semblait devoir y rester jusqu'à la fin des temps. Alors que quelques Olarils d'humeur joyeuse passaient à côté de lui, Asher ne put s'empêcher de lever les yeux et de les dévisager.
Ces gens étaient fichtrement beaux, il fallait l'avouer. Oui, une population impressionnante et si diverse. Des Olarils à la chevelure blonde – des nuances plus claires jusqu'aux plus foncées – tressée, nattée ou nouée en queue-de-cheval avec des bijoux dont ils faisaient mine de méconnaître l'incroyable valeur, d’autres aux cheveux d’ébène qui s'habillaient en chasseurs, l’arc et le carquois dans le dos et présentaient un air sauvage et farouche… Les yeux noirs, verts, gris ou bleus – mais toujours avec quelque reflet cristallin -, la peau allant du très bronzé ou blanc laiteux, les membres longs et fins ou solides et musclés, ils resplendissaient dans leurs délicates tenues de soie, de velours, de lin ou de cuir. Ces Olarils semblaient si différents de ceux qu’ils avaient connus. Et puis il y avait ces créatures inaccessibles et intouchables vénérées jusque dans la poussière que soulevaient les semelles de leurs bottes... Les Edorta… Le pouvoir de commander, qu'ils arboraient comme une cape invisible… Une cape posée sur leurs fines épaules et gardée en équilibre par l'inclination de leur menton hautain et la manière délicate dont ils posaient leurs pieds sur le sol – à croire que des fleurs en sortaient sur leur passage pour éclore aussitôt dans l'air.
Aux abords de Portquiet, on ne voyait pas beaucoup d'Edorta ou d’Hirune. Mais la rumeur était parvenue jusqu’à Portquiet. On disait qu’une Hirune avait été élu Chef des Olarils.
En soupirant d'agacement, Asher reprit son chemin. Rester planté là comme une moule sur son rocher ne l'aiderait sûrement pas à trouver du travail. Les coudes au corps, une main sur la bourse à sa ceinture, Asher se faufila entre les étalages en demandant à tous les commerçants s'ils avaient de l'ouvrage pour un jeune homme costaud et plein de volonté.
Comme les petites filles de chez lui qui allaient sur la plage ramasser des bigorneaux à marée basse, il fit sans trop se fatiguer une impressionnante récolte – pas de coquillages, mais d'injures et de rebuffades. Asher avait la sensation qu'un étau lui serrait la poitrine. Les choses ne tournaient pas du tout comme il l'avait rêvé. Bon sang, il aurait parié que trouver du travail serait un jeu d'enfant ! Furibard, il s'arrêta devant un des rares étals Edorta du marché. La jolie jeune femme qui le tenait lui sourit et claqua des doigts. Une petite souris vint se placer sur sa main et il remarqua qu’un rat blanc aux yeux écarlates se trouvait déjà sur son épaule. Son impressionnante collection de pierres brillait sous le soleil matinal. Elle lui fit un clin d’œil aguicheur et fit mine de replacer une mèche de sa splendide chevelure blonde derrière son oreille. Le jeune pêcheur lui sourit puis se détourna d’elle, toujours préoccupé par l’objectif qu’il s’était fixé.
Au milieu de la place se dressait une fontaine qui crachait de l'eau avec la vigueur d'une baleine qui souffle. Une grande statue de Hegoa en roche verte dominait le bassin au fond duquel brillait des centaines de pierres, précieuses ou non. Asher prit une petite perle dans sa bourse – une des dernières – et la jeta dans l'eau.
-J'ai besoin d'un travail, dit-il à la représentation de la déesse.
Rien de très compliqué, et c'est pour une bonne cause, en plus de tout ! Tu pourrais me donner un coup de main ?La statue ne répondit pas. Sur ses joues vertes, des gouttes de condensation ruisselaient comme des larmes. Ignorant tout ce qui pouvait attrister ainsi Hegoa, Asher se détourna et s'adossa au muret de la fontaine. Bien entendu, il ne s'attendait pas vraiment à ce que la statue lui parle. Mais un signe aurait été le bienvenu. Une inspiration… Le début d'une bonne idée… D'accord, il n'allait pas à l'office très souvent, mais il était croyant, comme tout Olaril. Et il respectait toutes les Lois. Oui, toutes, et ça devait bien compter pour quelque chose…
Il n'acceptait pas que son rêve soit étouffé dans l'œuf. Quelque part dans Arestim Dominae, il existait forcément un Olaril prêt à donner de l'ouvrage à un honnête jeune homme disposé à suer sang et eau du matin au soir en échange d'un repas, d'un endroit où dormir et d'un salaire décent. Il pensait bien sûr à un homme ou à une femme qui connaissait le sens du mot "travail". Les autres Olarils plein aux as ne valaient pas mieux que les Edorta ou les riches Hirune. Dans leurs belles maisons, avec leurs jolies petites mains qui ignoraient le cal, ils voulaient engager du personnel, comme ils disaient. Des gens bardés de références, avec un accent distingué et des habits plus chers que le bénéfice d'une année sur le marché aux poissons. Il n'avait rien à faire de tous ces chichis, et les gens qui s'en souciaient lui rendaient bien son dégoût.
Asher était un pêcheur de Portquiet, il y était né et y avait passé toute sa jeune vie, et il connaissait sa valeur. Dans cette ville, il trouverait bien quelqu'un qui la connaîtrait aussi. Malgré l'indifférence de la statue, il dénicherait du travail. Il le fallait. Parce qu'il devait faire fortune et tenir une promesse. Le meuglement indigné d'une vache couvrit un bref instant le brouhaha de la foule. Asher se redressa d'un bond. Bien entendu ! Le marché aux bestiaux ! Quel crétin il était ! Il aurait sûrement du commencer par là, au lieu de passer d'étal en étal pour se faire jeter comme un malpropre. Sur le marché aux bestiaux, il trouverait des fermiers et des éleveurs – bref, des gens comme lui. Et parmi eux, quelqu'un aurait sûrement besoin du genre de services qu'il pouvait proposer.
Asher reprit son chemin, le cœur plein d'espoir. Mais quelque chose attira son attention, de l'autre côté de la place. Des cris, des sifflets, des applaudissements… Entre les étals et les badauds, Asher aperçut des têtes brunes et des fragments d'uniformes bleus et pourpres. Des gardes de la ville qui descendaient la rue au bout de laquelle se dressait la Maison du Chef, perchée comme une mouette sur la colline qui dominait la ville. Asher décida d'aller voir. Le marché aux bestiaux n'allait pas s'envoler, et il brûlait de curiosité. Au fond, cinq minutes de plus ou de moins ne feraient pas la moindre différence…
-C'est notre Chef ! s'écria soudain une voix,
Lysandre Hirune ! Asher fut emporté par la foule – une sorte de marée qui l'entraînait irrésistiblement vers l'endroit d'où il aurait du s'écarter. Mais pourquoi une telle réaction ? Pour quelle raison le passage u Chef d'Arestim excitait-il ainsi les badauds ? Lyssandre vivait en ville avec la majorité des autres membres de la famille Hirune. Les villageois devaient l'apercevoir tous les jours. Alors pourquoi écrasaient-ils ainsi les doigts de pied d'un pauvre pêcheur de Portquiet ? Bien qu'il fut fort de mauvaise humeur et enclin à résister à la poussée de la foule, Asher dut reconnaître que la situation ne lui déplaisait pas. Hemp lui-même n'avait jamais vu de ses yeux un membre de la famille Hirune. Quand il raconterait ça, Asher en imposerait à tout le monde, et P'pa en rougirait de fierté. Dans la rue dégagée, la jeune Chef pouvait se permettre de mener son magnifique étalon alezan d'une seule main nonchalante. Avec sa sellerie incrustée de pierres précieuses, le cheval était d'une beauté stupéfiante. Asher en eut la gorge serré de jalousie. Voilà ce que ça rapportait, d'être un Chef : une bête extraordinaire, et une centaine d'autres aussi belles dans son écurie probablement…
Pour la première fois de sa vie, et très fugitivement, Asher se sentit désolée d'être lui-même…